Ces quelques heures ont été pour moi bénéfique. Sans aucun cauchemar et sans interruption quelconque dans mon sommeil, l'insomnie semble m'avoir tenu entre ses mains aussi longtemps qu'une seconde passe pour un condamné à mort. Je me lève environ quatre heures plus tard, alors qu'au loin je vois la nuit qui se dissipe lentement mais sûrement. J'essaie de sortir du lit, mais entourée des bras de Tom, ce n'est pas chose guère facile. Finalement, agile comme écureuil, je finis par me faufiler à travers les couvertures et les garçons sans les déranger nullement dans leur sommeil. Dès que je sors du lit, je remets les couvertures à leur place pour permettre de préserver la chaleur. Je remets mes pantalons, mai n'enfile pas mes souliers car je suis fatiguée des pieds. Je traverse de l'autre côté de la pièce et me sers du jus de fraise et de kiwi au bar mélangés avec du 7up.
Après m'avoir préparée mon jus, je m'assied sur un des fauteuils et décide d'écouter un peu la musique. Je sors un des anciens CD de ma mère et le mets dans le lecteur avant de connecter les écouteurs. Je prends les écouteurs et les mets dans mes oreilles, j'augmente le son et la musique finit par sortir. C'est un des chanteurs québécois préférés de maman que j'écoute, il s'appelle Éric Lapointe. Une vieille chanson me parvient jusqu'à moi, c'est une de mes préférés, une des premières que j'ai découverte de ce chanteur. Parfois, maman et moi nous passions des heures dans la grande salle de musique à écouter des CD, des tas. Nous nous lassions rarement de ces moments où nous restions assis attentives à la musique et aux sentiments qui émergeaient de nous à chaque fois que nous entendions une note résonner et traverser tout notre être.
La chanson que j'écoute fait remonter tellement de souvenirs que malgré moi il y a quelques larmes qui coulent contre mes joues. Je pleure en silence m'enfermant dans mon monde où seule ma mère pouvait entrer. Je replie mes jambes sous moi et place mes bras autour d'eux tout en posant ma tête sur le côté. Je ferme les yeux et d'un air suppliant, j'essaie de faire abstraction des souvenirs qui surgissent pour mieux goûter à la musique. Quelques sons gutturaux s'échappent de ma gorge suivant ainsi le rythme. Sans m'en rendre compte, Bill est venu s'asseoir à côté de moi. En posant sa main sur mon épaule, il me fait sursauter et dans un réflexe que j'aurais cru s'être dissiper ces deux dernières semaines, je me lève dans un bond et me place en piquet en regardant la tête haute. Ma vue s'embrouille et je distingue Bill très mal. Sur mon visage aucune expression n'y a fait place, mais bientôt elle est tracée par un sentiment de peur et quand je vois que finalement ce n'était que mon frère, mes traits s'adoucissent. Je suis tellement soulagée, dans un temps j'avais cru m'être réveillée d'un beau rêve et m'être de nouveau retrouvée là-bas, mais non, c'était plutôt ça le rêve...ou plutôt un cauchemar. Je me détends et reprends place sur mon siège. Je soupire de soulagement et soutiens ma tête à l'aide de ma main gauche. Mon bras droit à ce moment décide de faire des siennes en m'élançant un peu. Le plâtre me gêne et je ne peux rien y faire. Dire que j'ai encore quinze semaines à patienter avec un bras à demi-fonctionnel et ça pour certaine tâche parce que pour d'autres, il me sert franchement à rien. Je me décide à relever la tête vers Bill qui me regarde inquiet. Il change d'expression dès que je lui fait un sourire et que je m'approche de lui.
Lauren: Tu n'arrives plus à dormir?
Bill: Non, plus vraiment.
Lauren: C'est quoi? Les lits ne sont pas confortables ou c'est Hélia qui bouge trop?
Bill: Ni l'un, ni l'autre. Simplement je ne suis plus habitué à dormir sur un lit alors qu'on est au milieu du ciel en plein vol, et puis je t'ai entendue te lever.
Lauren: Ah...excuse-moi, je croyais avoir fait vraiment attention pour le silence. On dirait que non finalement.
Bill: Ah pour le silence, c'était correcte, mais en fait, j'étais déjà réveillé et je t'ai vu bouger. Au début je me demandais ce que tu allais faire jusqu'à temps que je te vois assis dans le lit, après j'ai entendu ton lit craquer un peu et le son de tes pas. Sinon, toi, pourquoi t'es-tu levée?
Lauren: Parce que je ne suis pas encore habituée de dormir plus de trois heures d'affilées, alors puisque j'en avais dormis quatre...mais je suis quand même prête à affronter une nouvelle journée car je me suis très bien reposée. D'ailleurs nous arrivons dans à peu près une heure, je crois.
Bill: J'ai hâte de revoir l'appartement. Elle m'a manqué je dois dire vu le nombre de fois à laquelle on allait là-bas.
Lauren: C'est sûr. L'endroit doit sûrement être resté comme dans mes souvenirs, par contre, je ne sais pas s'il y a quelqu'un qui s'est occupé d'entretenir les lieux, donc, peut-être que c'est sale!!! J'espère que non quand même, mais sait-on jamais?
Bill: Dis, qu'est-ce que tu écoutais?
Lauren: Un vieux CD d'Éric Lapointe de maman.
Bill: Qui c'est celui là?
Lauren: Un des chanteurs les plus appréciés au Québec. Veux-tu écouter la chanson? Elle est vraiment belle!
Bill: Mais je ne comprendrais rien!
Lauren: Tu n'auras qu'à te dire que ça te fera pratiquer ton français et puis sinon, je pourrai te la traduire après.
Bill: D'accord, je te fais confiance.
Lauren: Oh, mais quel honneur!
Je fais partir la chanson et aussitôt Bill l'entend.
La mort au c½ur
J'te veux encore
J'en vis et j'en meurs
Tu m'jettes pis tu m'prends
Mais là c'est une fois de trop
Veux-tu boire tout mon sang
Me ronger jusqu'aux os?
D'l'amour j'en veux pus
Je m'avoue vaincu
L'amour j'en peux pus
C'est beau rien qu'dans les vues
Chus monté si haut
Qu'chus jamais r'descendu
Je mords encore à ta peau
Comme au fruit défendu
D'l'amour j'en veux pus
Je m'avoue vaincu
T'as eu c'que t'as voulu
Cette fois je r'viendrai pus
Si tu m'trouves étendu
Un matin sur l'plancher
Ou si tu m'trouves pendu
Dans ta chambre à coucher
Appelle pas l'ambulance
Ni la police
Mais berce moi en silence
Que je m'assoupisse
D'l'amour j'en ai bu
Je m'en suis tellement saoûlé
Mais tout c'que j'ai vécu
Y a rien qu' moi qui l'sais
D'l'amour j'en veux pus
R'garde c'que j'suis dev'nu
L'amour j'y crois pus
C'est beau rien qu' dans les vues
Je lui traduis rapidement la chanson et il me dit qu'il la trouve magnifique. Puisqu'il connaît maintenant le sens de la chanson, il insiste pour la réécouter une autre fois. Je fais alors repartir le CD et les premières notes retentissent dans les écouteurs. Quand la chanson finit, il me demande s'il y a d'autres chansons comme celle-là qui seraient susceptibles de l'intéresser. Je lui réponds que oui. Je me lève donc et vais chercher un autre CD de lui que je remplace de le lecteur. J'enclenche la fermeture, remets l'autre CD dans sa pochette avant de partir le lecteur et de le mettre à la chanson voulu. Encore une fois, Bill écoute attentivement la chanson. Dans ses yeux, je vois qu'il comprend quelques bribes ici et là mais sans plus.
Le monde est tellement fou
Ce monde, j'en aurais fait cadeau
Heureusement, tu changes tout
La nuit, y fait jamais chaud
La nuit, c'est comme un loup
Le loup voulait ma peau
Heureusement, tu changes tout
Mon ange, il est temps que je change le visage de mon dieu
Veux-tu étendre ta beauté sur mes brûlures?
Mon ange, les anges ont tes yeux, tes blessures
Si tu savais tout ce que j'te jure, du fond de mon armure
Ce monde s'ra jamais beau
Il n'est pas pour nous
Si au moins la nuit je peux toucher ta peau
Le reste je m'en fous
Mon ange il est temps que je change le visage de mon dieu
Veux tu étendre ta beauté sur mes brûlures?
Mon ange, les anges ont tes yeux, j'en suis sûr
Si tu savais tout ce que j'te jure, du fond de mon armure
J't'attendais dans l'oubli, sans but, sans patrie, comme un gars fini
J'avais plus l'goût d'avancer
Plus l'goût d'exister
Heureusement, tu changes tout
Mon ange, il est temps que je change le visage de mon dieu
Veux-tu étendre ta beauté sur mes brûlures?
Mon ange, les anges n'ont pas tous les yeux purs
Si tu savais tout ce que j'te jure, du fond de mon armure
Bill: Quelle était cette chanson?
Lauren: Celle-là s'intitulait «Mon ange» et l'autre d'avant c'était «D'l'amour j'en veux pus».
Bill: Elle est superbe aussi. J'aime beaucoup ces deux chansons et la manière dont le chanteur les interprètes. On dirait qu'il vit les émotions comme si elles venaient du fond de ses tripes.
Lauren: Oui, pour ça il est très talentueux en effet. C'est d'ailleurs une des raisons pour laquelle maman aimait bien l'écouter pendant des heures, parce qu'elle s'évadait dans son monde en même temps que la musique défilait. Il y en a une autre que je voudrait te faire écouter, celle-là est probablement ma préférée, je dois dire.
Je reprends le disque et le remets à son tour dans la pochette appropriée avant d'aller le reporter et l'échanger contre un autre de ses CD's. Je sors du placard celui avec inscrit dessus «Adrénaline». D'un pas lent, je reviens à ma place et pose le CD dans la machine avant de le laisser jouer à la chanson sélectionnée.
Qu'est-ce que ça peut ben faire, quand moi, j'aurai l'c½ur à l'envers,
Qui c'est qui viendra pleurer à ma place?..
On est toujours seul, on finit toujours avec sa gueule...
Mais qu'est-ce que ça peut ben faire, si j'veux pas vivre la vie de mon père,
Mais qu'est-ce que ça peut ben faire, que j'me prenne pour un univers,
Mais qu'est-ce que ça peut ben faire?..
Qu'est-ce que ça peut ben faire, quand y aura plus rien qui me fera rire,
Qui c'est qui viendra mourir à ma place?..
On est toujours seul, on finit toujours avec sa gueule...
Mais qu'est-ce que ça peut ben faire,
Que je grimpe les murs, que j'vive dans les airs,
Si j'veux pas vivre la vie de mon père...
Wo, pousse pas trop fort,
J'ai pas envie de mourir avant d'être mort;
Wo, arrête,
J'veux pas descendre avant d'être arrivé au bord...
Donne-moé le temps de prendre mon temps,
Donne-moé le temps de m'habituer à respirer;
On est toujours seul,
{Ch½ur: on finit toujours avec sa gueule}
On est toujours seul,
{Ch½ur: on finit toujours avec sa gueule...}
Mais qu'est-ce que ça peut ben faire, si j'veux pas vivre la vie de mon père,
Que je vire ma vie tout à l'envers, qu'est-ce que ça peut ben faire?
Qu'est-ce que ça peut ben faire?
Encore, à cause du très mauvais français et du fort argot du chanteur, je me vois obliger de retraduire cette chanson aussi. Bill est plus qu'extasié devant la découverte d'un nouvelle artiste et québécois de surcroît! Il me demande si je pourrais mettre ces trois chansons-là sur son I-Pod dès que nous serons arrivés. Je lui avoue que je ne sais pas trop comment on fait, mais que s'il est capable de le faire, il pourra toujours essayer sur un des nombreux ordinateurs dans l'appartement. Il accepte ma proposition et me demande un crayon. Je lui en apporte un qui était dans un des tiroirs du bar. Il me le prend des mains et commence à écrire les titres des chansons dans sa paume de main. Je l'aide avec l'autographe parce qu'évidemment, les mots ne s'écrivent pas comme ils devraient l'être surtout qu'il a déjà de la misère avec cette langue, s'il faut en plus qu'il ne puisse pas reconnaître les mots chantés dans un dialecte très québécois.
Peu à peu, mes amis se réveillent un à un et comme de fait bien sûr, c'est Tom le dernier levé. Nous sommes tous prêts pour l'atterrissage environ dix minutes avant. Quand nous entendons la voix du pilote dans l'interphone qui nous prit de nous attachez, nous mettons tous nos ceintures en nous assurant qu'elle est bien mise de peur qu'il n' y ait un accident qui surgisse.
Nous sommes sur la terre ferme quelques instants plus tard et c'est dans un horrible crissement de pneus que nous sentons les secousses et le ralentissement de l'avion. Pendant que le pilote fait des man½uvres pour immobilier l'immense engin, nous, nous tenons bien contre les accoudoirs. Enfin, il s'arrête finalement après un dernier virage à gauche. Nous pouvons maintenant nous détacher et respirer l'air frais. Alors que des personnes chargés de prendre nos bagages entrent dans l'avion, les autres sortent, mais moi, je tiens quand même à les aider, ce qui semble apparemment les surprendre beaucoup. Les bagages réunis, une voiture nous attend ou plutôt, la limousine de ma famille est là, garée derrière. Nous chargeons le coffre et nous montons ensuite à l'intérieur. Pendant tout le trajet, nous discutons et nous essayons, Bill, Tom et moi de décrire le plus fidèlement possible à quoi ressemble l'appartement, mais avec les années, tout cela c'est un peu mêlé c'est pourquoi parfois on est pas tout à fait d'accord sur certains détailles.
Nous arrivons aux alentours de cinq heures et demi du matin en bas d'un immense immeuble comme on n'en voit jamais en Allemagne. Celui-ci fait au moins vingt-cinq étages dont les trois derniers nous appartiennent. Nous empoignons chacun toutes nos valises qui sont dans le coffre avant de voir partir la limousine dans le stationnement souterrains. On entre dans le vestibule et je vais au comptoir demander à la femme les clés de l'appartement. Bien sûr, au début elle me soupçonne alors elle me pose un tas de questions dont les réponses sont soient disantes top secrètes, heureusement pour nous, j'ai su répondre à toutes sans me tromper une seule fois. Elle sort donc le trousseau de clés du dessous du comptoir, détache celle que je veux et me la tends en nous souhaitant un bon séjour dans l'immeuble.
Je rejoins les autres et ensemble nous attendons l'ascenseur qui met un temps fou à descendre. Quand il arrive, nous embarquons dedans avant qu'il ne referme ses portes. À 7 dans un petit cubicule comme celui-là avec nos bagages, on peut dire que nous sommes vraiment à l'étroit ici, par chance, comme toute chose à une fin, il finit par rouvrir ses portes coulissantes au vint-troisième étages. Nous avançons d'un pas assez pressé et nous nous arrêtons devant la porte. Tous attendent que j'insère enfin la clé dans la fente et quand finalement nous entendons un déclic et que j'ouvre, nous voyons que rien...

